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INTERVIEW DE MOLIN LIU, SCÉNARISTE & RÉALISATEUR DE "THE FIRST SIEVE IS THE TRUTH"

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INTERVIEW



Merci de nous recevoir, Molin Liu. Qu'est-ce qui vous a donné envie de devenir cinéaste ?


J'adore voir des films, mais faire des films n'était pas ma volonté initiale. J'ai commencé à étudier la photographie à l'université, j'aimais me promener dans les rues du sud de Manhattan et documenter des moments spéciaux, ce que j'apprécie toujours aujourd'hui. Avec en tête l'idée de devenir un photographe documentaire, j'ai commencé à prendre des photos d'artistes locaux dans ma ville natale. Mais petit à petit, je me suis moins intéressé à leur travail qu'à leur vie privée. Un jour, j'ai décidé de filmer et c'est à ce moment-là que j'ai commencé à intégrer des récits dans mon travail; j'ai réalisé que ma véritable passion, c’était les images en mouvement qui racontent des histoires - le cinéma. Je me suis essayé à plusieurs genres, en réalisant mes premiers films d'étudiant. Même si je les trouve tous immatures, The First Sieve is the Truth reste le plus solide.


Pour moi, le cinéma est intrinsèquement politique, tous genres confondus. Il recèle des objectifs sociaux qui peuvent contribuer à révéler les crises tapies dans l'ombre, refléter les espoirs et les craintes des gens ordinaires. À terme, je veux représenter un réalisme magique, qui véhicule des métaphores politiques substantielles ou des symboles révolutionnaires tout en restant humoristique. En effet, l'interférence de la politique dans le cinéma pourrait être radicale, mais les séparer complètement pourrait constituer un autre extrême. La politique émane des masses, le film aussi. Sans faire de ce dernier une simple marionnette, nous devons découvrir l'équilibre entre raisonnement rationnel et sentiment sincère - nous devons faire un film politique, pas un film sur la politique.


Bien que j'aie une forte passion pour le cinéma social et politique, le film est aussi intrinsèquement raffiné et pur en ce sens qu'il n'a pas besoin de dénoter autre chose que lui-même. Le cinéma est une forme d'art qui existe pour tout le monde. Il n'y a donc pas d'explication définitive de ce qu'est un bon film. Cela varie seulement en fonction de votre recherche, unique.


En outre, comme l'indique Bazin, les humains ont toujours instinctivement recherché l'immortalité, et ce depuis très longtemps. Par exemple, la coutume de conserver un cadavre pour en faire une momie, ou de conserver notre image grâce à la peinture, la photographie. D'une certaine manière, le cinéma a réalisé notre désir en conservant fidèlement notre apparence et nos idéologies; notre innocence, notre maturité, notre optimisme, notre pessimisme, notre complexité, notre sens de la droiture et notre convoitise de manière unique. Le cinéma adoucit le temps.





Vous avez réalisé The First Sieve... avec un budget très serré... Comment avez-vous réussi ?! Quelles difficultés avez-vous rencontrées, comment les avez-vous résolues, que vous ont-elles appris en termes de réalisation ?


La réalisation de courts métrages peut facilement dépasser le budget par manque d’anticipation. Quand on peut fixer des limites sur certains postes, comme la restauration et les déplacements, l'un des moyens les plus efficaces consiste à réduire le nombre des lieux de tournage. Toutefois, un seul lieu de tournage ne signifie pas moins de scènes. Pour The First Sieve Is The Truth, nous avons trouvé sur un seul pâté de maisons à la fois un décor d'appartement et les lieux de toutes les scènes extérieures. Cela nous a permis d'avoir une seule base et donc, de faire pas mal d’économies.


Même lorsque on s’en tient au budget, il faut toujours anticiper les imprévus et souscrire une assurance pour tout le monde. On peut se retrouver face à une urgence à n’importe quel moment, comme un accident de voiture par exemple. Réduire le nombre de membres de l'équipe ou encore, trouver des options d'équipe plus abordables peut aussi permettre de limiter les dépenses, mais sans une évaluation minutieuse au préalable, une main-d'œuvre en sous-effectif ou gratuite est parfois synonyme d’une moindre qualité de travail. Il en va de même pour la location de matériel. Si vous passez beaucoup de temps à vous préparer et que vous êtes très confiant dans votre scénario, trouvez la meilleure équipe et le meilleur équipement.


La gestion du budget peut être un défi, mais le véritable casse-tête est le financement du film. Il existe plusieurs façons de financer un film indépendant. L'approche la plus rapide consiste à utiliser ses propres économies, si une idée brillante et que l’on dispose des fonds suffisants. Un autre moyen répandu est le crowdfunding, comme IndieGogo par exemple; il suffit de présenter un plan rigoureux (nécessaire quel que soit le plan de financement) et complet, du synopsis au plan de distribution. Ou, comme moi, vous pouvez trouver un emploi et investir vos salaires dans votre film. Travaillez comme assistant de production, directeur de la photographie indépendant ou monteur - si vous êtes suffisamment dédié, vous trouverez comment faire.




Vous naviguez entre trois cultures très différentes : celles du Japon, de la Chine et des États-Unis. Dans l'environnement mondialisé d'aujourd'hui, quelles différences majeures observez-vous entre ces trois cultures, et comment cette "navigation" s’applique-t-elle dans la pratique de votre art ?


Le Japon, la Chine et les États-Unis : trois pays complètement différents avec des cultures distinctes, notamment dans le domaine des arts du spectacle - le vide de l'opéra traditionnel japonais, le , la diversité de l'opéra traditionnel chinois, le mélodrame et la caractérisation tordue de la pièce de théâtre américaine. L'expérience de cultures inconnues m'a sans aucun doute aidé à forger des idées nouvelles. Cependant, c'est la forme déplacée des départs, des arrivées, des adieux, de l'exil, de la nostalgie, du mal du pays et du voyage lui-même qui a façonné ma mentalité de cinéaste.


Ce ne sont pas seulement des raisons personnelles qui m'ont poussé à me déplacer, mais aussi les univers religieux, politiques et culturels des lieux où j'ai vécu. Mon attachement à ma patrie est faite à la fois d'amertume et d'affection et déménager en fait, a façonné mon approche créative du monde. Voir le monde en tant qu'étranger restaure l'originalité de la vision. Contrairement à la plupart des gens qui ne connaissent qu'une seule culture, un étranger est toujours au courant d'au moins deux cultures. Ainsi en traversant les frontières culturelles, en plus d'avoir ma propre culture, je peux voir mon pays d'origine avec détachement, rendre mon point de vue objectif, unique et sans aucun préjugé, autant d’éléments particulièrement critiques dans la création de films sociologiques.



Bien sûr, nous aimerions avoir votre point de vue sur ce que l'on appelle actuellement et de manière récurrente la "société de surveillance"...


La racine du problème ne réside pas dans la surveillance à des fins de sécurité, mais plutôt dans le régime plus restrictif, ce qui a eu un impact considérable sur de nombreuses industries, y compris internet, la technologie et certainement le divertissement. Le film The Eight Hundred, réalisé par Guan Hu, a été censuré uniquement à cause de la scène dans laquelle des soldats défendent le drapeau du Kuomintang (Taïwan).


One Second, réalisé par Zhang Yimou, a également été privé de certaines projections à cause de la représentation de certains aspects sensibles de la révolution culturelle chinoise. C’est un fait, la création artistique est excessivement surveillée par le gouvernement chinois, au nom de la stabilité sociale; tous les contenus doivent révéler une énergie dite “positive”.


Par conséquent, les gens commencent à s'autocensurer, sous le coup de la révérence et de la crainte. Et une telle auto-censure constante inhibe rapidement leur esprit critique.





Bertold Brecht a dit : "L'art n'est pas un miroir tendu à la réalité, mais un marteau avec lequel on peut la façonner". Qu'est-ce que cela vous inspire ?


J'aime toujours apprendre de la vision perspicace et complexe de Brecht sur l'esthétique dramatique. Les gens n'ont généralement pas conscience de la différence qui existe entre notre réalité et le théâtre. Le film narratif, qui est intrinsèquement un drame, ne consiste pas simplement à révéler la réalité extérieure, mais il est aussi un moyen de nous aider à façonner un avenir plus prometteur, en déconstruisant et le passé, et la période actuelle du monde.


Le drame peut fournir une critique et une logique d'action pour le développement social et la révolution. Le théâtre, comme le cinéma, contient des objectifs sociaux influents qui peuvent révéler les crises sociales tapies dans l'ombre et refléter les espoirs et les craintes des gens ordinaires. Inspiré par la philosophie dialectique de Brecht, je cherche à recréer la réalité de la manière la plus véridique et la moins dramatique qui soit, en intégrant la métaphore récessive, la sécession et la rébellion.



Quels sont vos cinéastes préférés, et qu'aimez-vous, ou qu'est-ce qui vous inspire dans leur cinéma ?


J'aime les films d'Ozu Yasujiro en raison de mon affection pour la culture japonaise, "mono no aware", une expression qui en japonais désigne la conscience de l'impermanence ou de la fugacité des choses. Ozu fait en sorte que le public ressente profondément ses personnages en étant honnête plutôt qu’en nous manipulant en montrant des performances exagérées ou du mélodrame, d'où la célèbre retenue d'Ozu et son style cinématographique cérémonieux et immobile. Si les spectateurs sont souvent très émus à la fin de ses films, ce n'est pas parce que quelqu'un a appuyé là où il fallait, mais parce qu'ils ont vu quelque chose qui leur paraît véridique. Le Goût du saké peut paraître insipide à certains publics, mais seuls ceux qui ont fait l'expérience d'une vie sophistiquée et parfois sans pitié peuvent apprécier la valeur cachée du film.


De même, le film du réalisateur taïwanais Edward Yang, par exemple, Yi Yi, ne présente ni miracle, ni sauveur. Pour moi, sa plus grande réussite est d'avoir su enregistrer les hauts et les bas de la vie sans exagération, parfois accompagnés d'un peu d'humour et de satire. Pendant les presque trois heures qu'a duré le visionnage de Yi Yi, la vision non sentimentale de Yang m’a surpris à de nombreuses reprises, presque comme si je regardais le reportage d'un observateur non concerné. Regarder les films d'Ozu et Yang, c'est comme vivre discrètement la vie entière de quelqu'un d'autre, et plutôt que mon travail, c'est ma vie qui est influencée par leurs films.


Pour mon travail, ce sont les films de Jiang Wen qui m’inspirent. Jiang semble être un cinéaste de gauche lorsqu'il dépeint la qualité exceptionnelle du peuple ouvrier. Dans Les Démons à ma porte cependant, Jiang n'utilise pas le contexte de l'éloge traditionnel de gauche de la classe ouvrière, mais dépeint l'engourdissement, la paresse et l'ignorance du peuple chinois de l’époque.

De mon point de vue, Jiang soulève, sans réserve et sur un ton sarcastique, un énorme sujet historique sans l’interpréter, tout comme James Joyce compresse le temps en une seule journée dans Ulysse. Les films de Jiang pourraient offenser.

Cela n'indique pas pour autant que Jiang s'oppose à des événements en particulier, mais révèle sa façon personnelle de déconstruire la nature humaine, la société et l'histoire. Jiang met souvent en évidence les règles et les lois qui découlent de la vie collective et recouvrent la nature hétérogène de l'homme.


Jiang s'oppose à une société substantiellement homogène. Dans ses films postmodernes, il n'existe pas de vérité morale universelle, ni d'objectifs humains fixes. Les cinéastes se divisent en deux catégories : les hommes d'affaires, axés sur l'argent, et les défenseurs de la responsabilité sociale. Fort heureusement pour lui, Jiang a trouvé l'équilibre et est tombé dans les deux catégories.



Pouvez-vous parler à nos lecteurs de vos projets à venir ?


Je travaille en ce moment à la post-production d'un court-métrage de dix minutes, Come Another Day. Le film raconte l'histoire d'une femme chinoise qui vit seule à New York et se bat pour réussir à payer le passeur qui fera entrer illégalement son mari. Pour moi, examiner le sujet de l'immigration illégale est significatif et impartial, surtout du point de vue d'un immigrant. Malgré leur race, la durée de leur séjour et la légitimité de leur identité, la plupart des immigrants ont connu des conflits déchirants et courus des risques potentiellement mortels.


Mais en réalité, leur pays d'origine leur semblerait-il moins exotique s'ils y retournaient ? Dans ce cas, je prends l'aliénation comme fil conducteur de l'histoire pour me référer à l'essence de la nature humaine. La femme peut être amenée à se prostituer pour retrouver son mari, mais elle peut aussi être soulagée, ironiquement, en apprenant sa mort. À travers ce film, j'essaie de dépeindre la nature humaine paradoxale : se sacrifier par amour est la gloire de l'humanité, mais s'efforcer d'en tirer profit au détriment des autres n'est qu'un instinct humain bien ancré. Nous devons accepter notre laideur.





Question supplémentaire : Décrivez brièvement votre vision du cinéma post-covid, pensez-vous qu'il y aura des changements notables ?


Parmi les changements les plus visibles que l'épidémie a provoqués dans le cinéma, on peut citer : la stratégie de production, les habitudes de visionnage du public, la structure du marché. Si ces questions peuvent évoluer avec le temps, la pandémie a sans aucun doute déclenché un phénomène de production de contenus uniques. Je ne prendrai ici que l'exemple de la Chine. Depuis 2020, les cinéastes ont créé des œuvres originales basées sur la pandémie, un nouveau sujet sans précédent.


Cependant, ce que la pandémie peut apporter au cinéma n'est pas seulement la pandémie elle-même, mais d'autres problèmes sociaux récessifs qu'elle a catalysés. Par exemple, l'effondrement de la confiance des gens dans les politiciens, le sabotage interne des classes moyennes et inférieures, le système de protection sociale bancal, la corruption à la direction. La tragédie va en effet alimenter des histoires plus empreintes de bravoure, et plus marquantes.





BIO

MOLIN LIU




Molin Liu, cinéaste indépendant bilingue basé à Los Angeles, vit par intermittence en Chine et au Japon. Les films de Molin LIU se penchent sur la discussion d'événements politiques et sociaux, explorant les tendances actuelles de la culture pop et la structure des différentes formes de médias sur le ton de la satire et de l'humour. Il a écrit et réalisé le court-métrage policier The First Sieve is the Truth (2022), récompensé par de nombreux festivals de cinéma, dont le Cannes World Film Festival, le Festival international du court-métrage de Tokyo, le New York International Film Awards et le Los Angeles Film Awards.


Son film Supporting Role (2022), actuellement en post-production, est un court-métrage de fiction qui abordera le thème de la culture consumériste du live-streaming. Son expérience antérieure de photographe permet à Molin d’utiliser, lors de son processus de réalisation, son intuition sensible pour capturer petits moments et contextes éphémères. Il a organisé et tenu une exposition indépendante de ses photographies documentaires en 2018. Après un stage chez Warner Bros Television Group, il travaille actuellement chez Netflix.




À PROPOS DU FILM


The First Sieve Is The Truth est ma première tentative de réaliser un court-métrage sociologique et politique. Il raconte un fait social marginal qui n'a jamais pu être exposé au monde, à travers une histoire entre le chef du Bureau de la presse et un voleur. Le scénario ne contient que quelques pages, mais il m'a fallu près de six mois pour en finaliser les grandes lignes. Le cœur de cette histoire concerne la censure, un sujet particulièrement sensible en Chine. La réglementation rigide de la censure a laissé les créateurs perplexes, déçus, avec pour conséquence un déficit de diversité dans l'industrie cinématographique chinoise. J'ai également tenté de montrer, à l’aide des figures les plus représentatives de notre société, certains des traits d’hypocrisie de l'humanité.




ÉDITION MARS 2022



ITW: Émilie Saada

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